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Luca est dans ce gîte quand j’y entre. C’est un gîte libre. Une simple salle avec des structures de lits sans matelas, une table et des chaises, un foyer. Rien d’autre. C’est rustique. La maison est traditionnelle, ancienne, en granit et toit de lauzes. On peut y venir. Gratuitement. On en repart en la laissant propre. Luca doit avoir trente cinq ans. Il est fin. Athlétique. Ni beau, ni laid. Il est étonné de nous voir arriver car il n’a croisé personne jusqu’ici. Des sacs dans un angle de la pièce laissent penser que d’autres pèlerins arriveront plus tard également. Je me repose de cette journée éreintante, déballe les affaires qui seront nécessaires à ma nuit puis entreprend de faire un petit tour du secteur. La lumière est déjà tombante. L’après-midi était orageuse. Il subsiste de lourds nuages dans le ciel. Je prends quelques photos. 

 

A mon retour, nous entamons une discussion. Très rapidement après les formalités d’usage sur nos départs, arrivées prévues, rythme, poids du sac, prochaine étape, il me fait part de son handicap actuel qui le mine. De l’arthrose au genou. Il me raconte son passé, avec ses succès et ses échecs. Ce garçon a traversé l’île sud de la nouvelle Zélande en autonomie durant trois mois. Ça me semble tout à fait héroïque. Je le lui dis. Il a fait de nombreux voyages et de formidables treks. Sa vie professionnelle est semée d’embuches et il ne parvient pas à se fixer plus de deux ans quelque part. Après une année à un poste, il explose et démissionne. Déménage. Puis répète inlassablement ce scénario. Il est discret sur sa vie affective passée mais parcours ce chemin en espérant y trouver une âme soeur. Hélas jusqu’ici, il n’a rencontré que des personnes beaucoup plus âgées ou jeunes que lui. Il a 35 ans et juge sa vie catastrophique. Il prétend ne rien avoir réussi. Son addiction est le voyage sportif. Alors cette arthrose aux genoux sonnent pour lui le glas. Il est inconsolable. Et bien que nos discussions prirent des chemins de traverse et allèrent dans de multiples directions, toujours il la ramenait à cet élément central que sont ses genoux usés. 

 

Je le recroise deux jours plus tard dans un gîte, où attablé avec un autre pèlerin, il utilise les mêmes mots et raconte cette même histoire. Une longue complainte malheureuse.

 

Je ne le verrai plus. Plus jamais. Lors de ce chemin, nous n’échangeons que nos prénoms et le tutoiement. Je ne sais pas grand chose de plus de sa vie. Je me demande s’il se relèvera un jour.